La banane et le pied en avant 

Paris se met à nu, tout en m’invitant à garder secrets, ses plus beaux passages et jardins, quand j’adopte un regard « piéton ». Avec le pied dans l’œil et la banane dans ma poche, j’avance aux aguets, consciente de pouvoir accéder à l’indicible, l’intériorité d’une Ville et quelle Ville ! Depuis trente ans, elle m’accueille et me travaille au corps. Tantôt fascinante, tantôt exaspérante. Ses réseaux qui m’irriguent me bercent et me tranquillisent. Hier, en longeant la Seine, traversant le Pont Neuf, je ressentais ses mouvements me faire du bien, me caresser dans le sens du poil. Je ronronnais comme Medor Pas et j’avais la banane pas que dans la poche. Et puis, je suis passée devant une Porte impressionnante, en bois de chêne brut, percée par des structures en fer forgé. Elle ne s’ouvrait pas, je l’ai contournée, et derrière ce sésame, immuable, s’offrait à mon regard, la cour carrée du Louvre. La nuit frisait, encrée par des nuances de bleu et exerçait une attraction des astres sur mes pupilles. J’irradiais au-dedans. J’avais passé mon après-midi à rêver à des lectures prochaines en compulsant des livres d’art chez Joseph Gibert avec mon ami Bruno. Nous étions comme des gamins au cirque. On se disait « eh regarde ce Citadelle Mazenod « écrire la Mythologie » ou celui-là « écrire le Voyage ». Et je ne vous dis que ça … Et plus tôt en avant mon dejeuner avec les Sophies m’avait donné une énergie verte et positive, celle des retrouvailles, qui dépasse cette ironie du temps qui passe.

La cour carrée bleutée m’entortillait les neurones et les synapses et ouvrait les valves de mon cœur. Je voyais des étoiles scintiller sur la pyramide de Pei et je ne savais plus si j’étais d’ici ou chinoise, retournée à l’époque de Philippe Auguste ou bien ancrée en 2017. Et ensuite, je me suis retrouvée place du Palais Royal et j’ai avalé les perles de Scheherazade. La coiffe de la bouche de métro, à cet endroit, semblait constellée de couleurs pourpres jaunes orangées et bleutées et les formes arabes et galbées de ses ornements me transportaient, ailleurs, au pays du conte des 1001 nuits, d’une vie sans cesse renouvelée. L’éternel m’accaparait. De ci de là, tel un crabe bipède, je suis entrée dans la librairie d’Ali Baba « Stock Delamain » qui appartient à Gallimard. Les boiseries et l’odeur du papier m’ont propulsée dans d’autres univers, et je n’ai pu résister à la lecture à venir de livres illustrés, des promesses d’aventures qui me font frissonner rien que de vous l’évoquer.

Peut-être, parce que j’avais perdu pied, j’ai mis ma banane dans l’œil et j’ai opté pour l’effet longue vue sauf que je ne voyais que des moments de joie à venir. Malgré mon aveuglement, l’opéra Garnier a bien voulu m’accueillir pour couronner la journée. J’étais chargée comme un baudet loin de l’allure élégante de l’amateur d’opéra parisien. Cela ne me semblait pas gênant car j’étais venue écouter voir Cosi Fan Tutte consciente que Mozart se moquait des apparences. Voix sublimes doublées de pas aériens, j’étais aux anges, muette et sans tutu. Avec Anne, nous avons remué nos oreilles de contentement. Philippe Jordan était fringuant et l’élan d’Amour véhiculé par la musique nous a tiré la tête vers la coupole, émerveillées par Chagall et ses couleurs, féeriques et graves à la fois.

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