Le bal s’invite le 31

Ce soir, je vais danser, et je m’y prépare depuis que j’ai répondu « oui » à l’invitation mystérieuse d’un(e) auteur inconnu(e), amateur de bal dans la capitale. Cette lettre me précisait que chacune, chacun, devait avoir l’amabilité de se mettre sur son 31, voilà qui tombe bien puisque le jour de la rencontre se tenait le 31 décembre. 

La question terriblement fondementale et terrestre est quelle robe choisir puis poser sur ma peau et ajuster à mes mensurations. Si ma taille est petite, et mes hanches étroites, un vrai mec pour d’aucuns, mes seins me rappellent que je suis une femme et leur forme en pomme, un duo de reines des reinettes forcément, ne me rapproche pas de la limande. Je me suis rendu place de la Madeleine chez ERES, plus connu pour ses maillots de bain que pour ses dessous, et j’ai flashé étonnamment pour un soutien gorge orange, un 95 A ou un 90 B je ne me rappelle plus bien, assorti d’une culotte shorty tout aussi lumineuse. Le coton de par sa texture se rapproche d’une peau de pêche des vignes, subtilement granuleuse et soyeusement douce au toucher et à porter.  Il faut que ça irradie au-dedans, me murmurai-je à moi-même. L’essentiel ne se voit pas au premier regard et pourtant un peu aussi, beaucoup même voire à la folie. 

J’ai ensuite pensé à ma robe bleue nuit, qui épouse les formes de mon corps. Je m’imaginais, telle Rita Hayworth dans « Gilda », semblable à un soleil nocturne se mouvant d’un déhanché à l’autre, portée  par une sensualité débordante, de toute sa hauteur, puis déshabillant mes longs gants sous le regard hagard de mon (ma)  partenaire sur l’air de « put the blame on me ».

Ensuite, je me suis vue dans ma longue jupe noire en laine anglaise plissée d’un côté et portefeuille de l’autre. Mon chemisier ajouré de couleur crème laissait deviner mes épaules osseuses. À cet instant, je me perds dans mes pensées et songe à la chanson de Véronique Sanson, « une nuit sur ton épaule », flottant dans l’air d’un temps étrangement proche et lointain.

Finalement, je choisis un tailleur pantalon  gris souris et un chemisier noir satiné sur le col. Je prends le métro et pour une fois une autre ligne que la 13, j’arrive en bas du perron, je prends le temps de respirer et je dépose mes idées fleurs bleues et mon manteau au vestiaire sans oublier mes gants en peau. J’avance dans la grande salle, timide, le cœur à l’arrêt car je crois deviner ma princesse charmante, celle de mes rêves inaccessibles, inavouables. Son carosse garé devant l’opéra Garnier aurait dû me mettre la puce à l’oreille sauf que je n’écoute pas les petites bêtes car depuis l’enfance elles habitent mes sommiers et souvent me réveillent dans la nuit… et alors je tombe du lit ! J’esquisse des pas mesurés, tout mon contraire, et je me rapproche de la belle inconnue que je reconnais. L’orchestre de ce bal du 31 entame un air mexicain « perfidia ». Je n’ose le croire, c’est Wong Kar Wai que j’associe à ce moment, celui de la première danse. Le metteur en scène chinois, né à Shanghai, aime cette musique d’un grand romantisme qui illustre parfaitement ses plans séquences de ralentis légendaires filmant des couples à l’amour impossible. Je me rapproche de celle que j’aime, en secret, mon astre noir, les sièges ont été enlevés, Chagall nous protège, et nous échangeons un premier baiser sur nos joues fraîches et maquillées. 

Posé sur le parquet en pointes de Hongrie, le vernis permet aux chaussures de glisser et aux cavaliers de se rapprocher sans crainte. Chacun écoute le rythme de l’orchestre et épouse le corps de son partenaire sans vraiment le coller ni le connaître. Je ne sais quelle est cette danse, elle s’inscrit sur six temps, elle est rythmée ni lente ni rapide, elle est enveloppante et sensuelle, les jambes tirent sur les muscles et les bassins des partenaires se racontent des histoires verticales avec une faible probabilité de futur horizontal. Le tourbillon se dessine, je sens l’ivresse gagner les pores de ma peau, mon sang se concentre dans mon tissu veineux et l’influx me pousse à être heureuse, un bonheur éphémère comme l’air, comme cet air mexicain en ce soir du 31.

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