Nanshi : récit d’une fleur de Shanghai en voie de disparition

Hier soir, nous avons échangé, dans la joie et la bonne humeur, avec les room mates de mon dortoir. Toutes chinoises soit en attente de trouver un appart soit en voyage pour la plus âgée, retraitée, soit de passage pour des soins dentaires. Elles sont drôles et nous avons parlé du célibat. Ici, aussi, se rencontrer pour de vrai c’est difficile. Ils travaillent comme des fous et savent que les Français sont mieux lotis qu’eux. Ils sont dotés de 7 jours de congés par an…Le smartphone est le compagnon des solitudes. Les plus jeunes utilisent peu les applications de rencontres car elles ont besoin de temps avant de donner leur cœur … Elles croyaient que j’avais une trentaine d’années, et se doutaient que j’étais française vu ma classe et mon élégance m’ont-elles dit, en gloussant ! Elles avaient parlé dans mon dos, m’ont-elles avoué après coup. Et mon accent chinois ne serait pas dégueu !Conclusion j’ai bien dormi !

Ce matin, les prévisions météorologiques annoncent de la pluie. Tant pis, je me munis de mon kway et pars à patte pour la vieille ville, à Nanshi, sans GPS avec ma carte du Routard dans la main. Besoin, après plus d’une heure de marche et un expresso délicieux dégusté dans mon repaire silencieux, de trouver des toilettes, et là, c’est la rigole publique mais pas la rigolade collective. J’ y vais, pas le choix, après avoir acheté à la femme qui entretient l’endroit un paquet de kleenex, c’est mieux que les miens qui sont mentholés ! Ouf, me voilà libérée et prête à musarder dans la vieille ville, à l’Est de Huangpu et au sud de la place du peuple.

Je ne sais comment l’exprimer, mes poils du menton se sont fanés, décomposés, j’étais au bord de la transe, dans un état second comme si des vapeurs d’opium subsistaient et poursuivaient leur évaporation. J’ai découvert les shikumen, ces maisons en brique sur un étage, aboutissant à des places et s’enchaînant dans des venelles. Je m’y suis perdue mais j’ai vu la vie, celle qu’il faut aller chercher car elle est un secret, jalousement et âprement gardé. J’ai croisé une femme en pyjama avec son pot de chambre à la main, une coiffeuse en train de raser une nuque de près prête à m’en mettre une si je la prenais en photo, un masseur exerçant son énergie sur un pied en train de se détendre et attentif, et des livreurs de tout de rien, et des femmes parlant de leurs plantations et d’autres cuisinant, et des hommes bavardant ou solitaires. J’étais seule, intruse surtout et les parpaings semblaient annoncer la fin d’un monde. Ici les shikumen qui hébergèrent les shangaiens de 1850 à 1940 disparaissent petit à petit. La vie y est communautaire, c’est dans la rue que ça se passe. Les portes sont ouvertes en permanence et l’œil se laisse attirer et envoûter par ce qui se passe à l’intérieur. J’ai découvert aussi leur marché de légumes, de poissons, de viandes, et je suis encore muette de tout ce qui est et ne sera bientôt plus. Certains habitants m’ont souri et répondu à mes nimen hão, c’était un moment qui dépasse l’entendement.

J’ai filé, ensuite, vers le quartier de l’ex concession française plus à l’ouest, vers le parc de Fuxing, très renommé pour ses vertus de paix intérieure. J’y ai entendu puis écouté une femme jouant un air traditionnel au saxophone. Je n’étais que frissons.

Depuis il pleut…Un vent de nostalgie me porte, ainsi va la vie. Il paraît qu’à Shanghai le changement est un moteur, un état de l’être. Peut-être que pour les guides touristiques, oui, mais pas pour les habitants de Nanshi, cernés par des tours de centaines de mètres, et qui tentent de vivre différemment …

PS : dans un centre commercial, attendant que la pluie cesse, je dessine des raviolis vapeurs, l’estomac en fleur.

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