Grosvenor : le pianiste britannique qui vous fait perdre le nord (ou exit le Brexit)

Benjamin Grosvenor, pianiste britannique, flanqué de 25 printemps d’English weather, le pauvre (sauf qu’à Paris l’English weather sévit aussi depuis 48 heures, un effet collatéral du Brexit, who knows…), je l’ai découvert il y a presque 3 ans, à la fin du mois d’août, alors que je séjournais à Locquirec, dans le Finistère Nord, en baie de Morlaix, dans une maison en granit, seule avec Moby Dick dans ma poche, les yeux hors de la manche. C’était par une journée pluvieuse, étonnamment (car « il ne pleut pas en Bretagne hormis sur les cons » dixit de Kersauson), j’avais envie de musique, et je me suis branchée sur France Musique(s) qui diffusait un concert du jeune pianiste, en différé de la Roque d’Anthéron, magnifique festival estival en plein air, situé dans la région d’Aix-en-Provence, entre cigales et allée de platanes. Il avait joué du Rameau, du Mendelssohn, du Bach et Gaspard de la Nuit, si ma mémoire est bonne. J’étais médusée comme une tortue échouée sur la baie, oui, j’étais bouche bée.

Depuis, je l’ai écouté et vu en concert trois fois. Tout d’abord, à la Cité de la Musique dans le concerto en sol de Ravel, il était bien mais le rayonnement n’était pas saisissant, puis à Gaveau, en solo, soirée au cours de laquelle il fut impressionnant, tant par sa virtuosité que par sa palette de coloriste aux dix pinceaux, en particulier dans le prélude, choral et fugue de César Franck, et ce matin, au TCE, dans un programme éclectique depuis la sonate K333 de Mozart, la 2ème sonate de Scriabine, des pièces extraites des Goyescas de Granados jusqu’à la Rhapsodie espagnole de Liszt, il nous a confirmé qu’il n’était que nuances, tour à tour léger et puissant, lent puis rapide, insistant ou à distance. Et, pour nous dérouiller le coccyx du siège, il a joué en bis, une oeuvre d’un compositeur de jazz russe, Nikolai Kapustin. Assurément, à la sortie du concert, Jack Lang se serait exprimé avec verve et aurait dit haut et fort : « quelle pêche, quel bel homme, tant d’élégances, et de couleurs, j’en suis encore toute étourdi. »

Enfin, après avoir déjeuné avec Anne, j’ai pris le bus, et me suis assise, par hasard, devant deux vieilles anglaises très distinguées, il ne manquait plus que les tasses de thé. Elles parlaient tout doucement. Je leur ai demandé si elles étaient en voyage, elles m’ont dit que « non » et ajouté qu’elles vivaient en France depuis 40 ans. Je leur ai parlé de l’English weather et du Brexit. Elles ont ri, et surtout, je leur ai demandé : vous vous sentez françaises ou anglaises ? Elles m’ont répondu : françaises avec un sourire radieux. Je leur ai dit alors : je suis heureuse de vous avoir rencontrées. Elles m’ont répondu : nous aussi.

Si elles avaient été au TCE, tels les deux petits vieux des Muppets Show, l’une aurait certainement murmuré à l’autre, avec un humour bien British : « oh, dear Grany, would you please give me more of Granados ». Hum, j’ai bien peur que cela ne fasse marrer que moi !

 

Le piano (a)doré

Rien n’est plus beau que de s’éveiller un dimanche matin et de se retrouver nez à nez avec un piano à queue. Au TCE il est bordé d’un rideau métallique serti de plaques dorées.

Le brouhaha remplit la salle, les gens parlent et d’autres viennent seuls. Ca tousse et ca mouche.

À 11h toutes les semaines ou presque, la scène est dédiée à la musique de piano. Jeanine Roze en est l’architecte. C’est sur son piano que jouent les artistes, un Steinway de 40 ans d’âge.

Ce piano là et doré autour est un fil conducteur pour la journée et plus encore.

Comme toutes les semaines j’ai laissé ma voiture devant la salle. En sortant, j’irai faire des tours et des détours, les notes en tête, à rebrousse poil du bruit de la Ville.

Nelson aux doigts d’argent(in)

Nelson Goerner est un pianiste Argentin, proche de Martha Argerich, avec laquelle il a beaucoup joué. Il est rare sur scène, il est rare tout court. Il est un passeur extraordinaire qui tisse des liens entre les compositeurs. La filiation entre Bach et Beethoven ce matin au TCE était évidente. Il a joué l’air varié dans le style italien en la mineur BWV 989 de Bach puis la Hammerklavier de Beethoven et en bis les pas dans la neige de Debussy.

Il a un toucher d’une grande souplesse, sur Bach, le Steinway ne sonnait pas comme d’habitude. On se sentait plus proche d’un  piano-forte. Les notes s’égrenaient comme les pas dans la neige.

Avec la sonate de Beethoven, on ne savait plus où on était, entre folie et apaisement, grandeur et minimaliste. Nous avons été remués, saisis, tétanisés.

Et Debussy, c’était un avant-goût de l’hiver. Les pas dans la neige, c’était ceux de notre passeur, un détour du Père Noël avant l’heure !

Il revient fin 2017 au TCE, courez-y.

PS : Cécile a czpturé notre échange, lors de la séance de dédicace. Il joue 4h par jour, ses yeux sont bleu acier. Il est juste gentil, son regard est doux, et parle bien français.